Messager

Une mesure de vin et trois mesures d’eau. C’était le dosage idéal pour Livinius, messager de l’armée de la République. Le soldat, tranquillement assis dans une petite tour-relais, les pieds posés sur la table, sirotait son cru chevelu. Goût de résine, épicé et frais, la dernière amphore ouverte s’était trouvée être une bonne surprise.

Il y avait maintenant trois jours que Livinius s’était arrêté ici, en transmettant son courrier à un autre messager et laissant sa monture se reposer. Trois autres personnes vivaient au relais. Deux légionnaires se relayaient comme guetteur, en haut de la tour, et un garçon d’écurie s’occupait des montures. Le soir, quelques parties de dés endiablés secouaient la petite salle du bas, puis se poursuivaient en discussion nostalgique sur la femme ou les enfants d’un des factionnaires. Quand le vin coulait à flot, Quintus, le plus vieux des légionnaires, se laissait aller à raconter quelques souvenirs de sa première campagne pannoniene. Isolés dans cette tour, en Terre Chevelue, les autres habitants avaient quelques frissons en entendant les récits du vétéran. Ils en demandaient donc plus, même si Quintus, dans les nuits qui suivaient ces récits, faisait parfois des crises d’épilepsie.
Aujourd’hui, néanmoins, il n’y aurait ni partie de dés, ni souvenirs de guerre pour Livinius. Car, du haut de la tour, le légionnaire Marcus aperçut sur la route un panache de poussière. Par expérience, le factionnaire reconnut un des messagers de la légion. Il ouvrit la trappe de sol et hurla à travers :
« Courrier par le Sud ! ».

Quintus sauta aussitôt de sa couche et enfila son armure. Melain, le jeune garçon d’écurie, se plaça derrière lui et tira les lacets qui tenaient la protection afin de l’ajuster. Quelques nœuds plus tard, casqué et armé, le vétéran se mit en faction devant la porte de la tour, sur la route.
Le roulement des sabots d’un cheval se fit bientôt entendre. Un peu de poussière sur la route et quelques secondes plus tard un cavalier apparaissait sur la crète. Malgré les usures du temps la cape du voyageur brillait encore du rouge de la légion. Livinius, réveillé quelques secondes plus tôt par Melain, enfila ses chausses et passa tunique et manteau.
La monture passa au petit trot et son cavalier tira sur les rênes pour l’arrêter, alors que le garçon d’écurie commençait à s’approcher d’elle pour s’en occuper.
« -Avé ! Je suis Marius Neralis, messager de la quatrième légion « Centaure ». Je porte un courrier urgent. Où est votre messager ? »
Livinius, finissant de se rembrailler, sortit sur le pas de la tour et se présenta. Melain anticipa la suite en faisant sortir la monture de Livinius. Neralis tendit un rouleau de papyrus.
« -Ce message doit être remis au gouverneur proconsulaire Caius Sylla Ordelius, de la part du légat prétorien Entaler Accipiter Ordelius. Il ne doit souffrir d’aucun retard, pour quelques motifs que ce soit. »
A ces mots, Livinius remarqua le triste état du messager. Ses yeux étaient lourdement cernés et son teint pâle. Quant à sa monture, qu’emmenait Melain, sa gueule était couverte d’une écume légèrement rosâtre, et la pauvre bête ne semblait plus très bien tenir sur ses pattes. Les messages directs du légat Accipiter étaient rares. Il prit la missive.
« -Va te reposer, camarade » reprit Livinius. « Une bonne amphore de vin chevelu t’attend. »
Neralis répondit par un sourire quelque peu éteint. Il donna une tape sur l’épaule du nouveau messager et partit s’écrouler sur une couche, à l’intérieur de la tour. D’un geste preste, Livinius sauta sur sa selle, fit un adieu de la main à ses camarades, et talonna sa monture qui partit au petit galop.

La route se mit à défiler, au rythme des secousses du cheval. Le prochain relais se trouvait à environ deux cents stades. Le messager y serait sans doute avant la tombée de la nuit, mais le mauvais état de cette route secondaire devait l’inciter à la prudence. Si son cheval se brisait une patte, il serait bon pour continuer à pied en plein cœur d’une forêt très semblable à celles des histoires de Quintus…
Melain, lui-même métis d’une femme chevelue et d’un légionnaire, racontait que les bois dans lesquels il allait pénétrer faisaient autrefois parti de l’Ancienne, la terre sacrée des druides, interdite aux non-initiés.

Livinius dépassa une borne militaire latine, indiquant le prochain relais à 100 stades. La première moitié du chemin avait donc été parcouru assez vite, et la monture du cavalier se portait bien. Quelques foulées plus tard, il arriva en haut d’une nouvelle colline d’où il aperçut une ligne sombre, la forêt. Le cavalier marqua un temps d’arrêt et constata la descente implacable du soleil vers l’horizon. Il talonna doucement sa monture et ils descendirent le flanc de la colline au petit trot.

L’orée de la sylve était assez claire, composée seulement de minces bouleaux aux reflets d’argent et d’un sous-bois dégagé. Une impression de netteté se dégageait de l’ensemble.
Le chemin était fait d’une terre brune et grasse et on sentait que quelques mois aurait suffit à cette nature vivace pour recouvrir toute trace d’activité humaine. Puis, que ce fut à cause de l’heure tardive ou de l’apparition d’essence aux feuillages plus dense, la forêt se fit un peu plus sombre. Chênes, hêtres et noisetiers firent leurs apparitions, se succédant ou se disputant quelques arpents.
Et soudain, Livinius l’aperçut. Au milieu du chemin se tenait un magnifique cerf. Figé sur trois pattes, prêt à bondir, l’animal regardait fixement le cavalier, ses immenses bois semblant recouvrir la voie de leur ombre. Ses yeux noirs semblèrent émettre quelques obscures mises en garde au messager latin. Puis le cerf sauta dans le bois avec grâce et facilité. En quelques secondes, il disparut complètement de la vue de Livinius. Cette rencontre le troubla quelques peu mais il se rassura en se rappelant que pour les Chevelus une telle vision était signe de chance. Il talonna sa monture et repartit au trot.
Le chemin s’enfonça dans le sol et le cavalier se retrouva bientôt au milieu d’une sorte de tranchée naturelle, aux bords recouvert d’une mousse épaisse. La vie affleurait littéralement sur le talus, où des limaces se jetaient avidement sur des bouquets de champignons. Quelques merles s’enfuirent à son arrivée, piaillant quelques notes vengeresses à l’égard du cavalier.

Une bifurcation apparut. Dans les souvenirs de Livinius, il fallait emprunter le chemin de gauche pour sortir de la forêt. Il tirait sur la bride de sa monture pour la faire tourner quand il fut interpellé.
« -Holà, légionnaire ! As-tu quelques instants pour écouter un vieux solitaire ? »
Livinius tourna aussitôt la tête, cherchant qui l’avait appelé. Un mouvement attira son regard vers le sommet de la tranchée, au-dessus de la bifurcation. Dans la pénombre, il distingua une large silhouette d’homme s’appuyant sur un bâton, les épaules recouvertes d’un gros manteau de fourrure.
« -Je n’en ai point, vieil homme. On attend le message que je porte de la plus haute urgence. »
« -Un message ? Voilà qui m’évoque de biens lointains souvenirs… »
« -Tu évoqueras tout cela avec les limaces… »
Sur ces mots, Livinius talonna sa monture. En vain. Surpris, il regarda son cheval qui papillonnait des yeux, la gueule vaguement ouverte. Un vent froid souffla sur l’échine du cavalier.
Un vent froid. C’était la guerre. La république d’Etherne avait marché vers la cité de Bodan. Innombrables, les légions avaient défilé le long du fleuve Tumultueux.
Des assauts audacieux, des attaques suicidaires, des diversions sans nombre n’avaient pas réussi à détourner le flot des assaillants. Une forêt de tentes et des rideaux de pieux s’étaient dressées autour de la cité. Un long siège s’en était suivi où les Chevelus avaient durement souffert du vent froid de l’hiver. La IV ième légion Aquila, ravitaillée par pillage, avait fini par prendre la ville et y avait installé ses quartiers.

Nous nous étions retrouvés séparés pour la première fois. Moi, Dungard, ambact du noble Edunos, bataillais dans le Nord contre des mercenaires achéens. Elle, au cœur de Bodan, s’occupait de nos deux enfants et essayait de les préserver des privations et des douleurs d’une terrible guerre. Il y aurait désormais entre nous plusieurs milliers d’ennemis.
Je m’étais longtemps inquiété pour ma femme, restant sans nouvelle d’elle après la chute de Bodan. Elle aurait pu mille fois mourir pendant la prise de la cité, et nos enfants auraient put…Non. Contraint par mon serment d’ambact à rester auprès de mon chef, j’avais écarté de mon esprit toutes les idées qui auraient put me détourner de mon devoir. Rassemblant ma volonté, j’avais gardé toute ma concentration pour les durs combats qui se suivaient les uns après les autres. Toute ma rage, toute ma haine et mes peurs, je les avais mises dans la guerre. Le noble Edunos, inlassablement, harcelait les troupes ennemies, et exigeait l’impossible de ses hommes.
Mais chaque jour notre nombre diminuait et mon cœur se noircissait un peu plus à chaque combat contre les légionnaires de l’Aquila. Enchaîné par l’honneur peut être devins-je un peu fou. On me connut sous le nom de l’ours sanglant, reconnaissable à son épaisse fourrure. Bien des fois, je ne sus retenir mon bras et je massacrais sans distinction femmes et enfants. Un jour, je décimais même plusieurs familles d’une caravane de ceux de mon sang qui, estimais-je, n’avait survécu aux légionnaires que pour nous avoir trahi. Mes compagnons d’armes ne me reconnaissaient plus dans ces moments de folies et ils vinrent à me craindre. Je devins un peu plus seul.

Puis vint le jour où Edunos mourut d’une flèche décochée en plein cœur. Ma vie bascula. Ce pourquoi j’avais sacrifié ma santé et mon amour venait de disparaître. Je mis plusieurs jours à redécouvrir ce que j’avais si profondément enfoui. Ma femme, mes enfants. Enfin libéré de mon serment, il m’était possible d’aller à leur rencontre. Les trouverais-je mort, vivants ? Moi qui avais affronté tous les dangers en ayant la certitude de mourir, je redécouvrais simultanément l’espoir et la peur.
Plus vite que le vent, plus vite que tous les messagers, je galopais à travers nos terres afin de rejoindre Bodan, la peur au ventre.

Un soir, enfin, je parvins dans cette forêt, si proche de ma bien aimée. Le destin m’y rattrapa aussi. Alors que je dressais un camp à côté de cette même croisée des chemins, une bande de guerriers chevelus arriva de l’Ouest. Je leur fis bon accueil. Ils étaient de ceux qui avaient fuit Bodan pour se battre ailleurs contre les légions. Nous fîmes un cercle autour du foyer. Mais parmi eux je reconnus un des parents des hommes que j’avais massacré dans cette ancienne caravane. Il me vit aussi et toute joie disparut autour du feu de camp. La haine remonta dans les cœurs et des paroles dures et tranchantes furent prononcées. Dans les ombres projetées par les flammes, on vit des armes brandies.
Comme j’avais tué sans honneur femmes et enfants, on ne me permit pas d’en appeler au duel. Dans l’espoir fou de les convaincre, je les implorais et leur racontais mon histoire. Toute pitié me fut refusée, tout comme je l’avais jadis fait à mes victimes.
Comme j’avais appris la peur, je perdis ce combat seul contre tous. Et ils me condamnèrent à rester ici, loin des miens, à la croisée des chemins. Ainsi, me dirent-ils, je ne pourrais pas même adresser un dernier mot à ceux, qu’au plus profond de mon cœur, j’aimais le plus fort. Ils ne sauraient jamais où j’avais disparu. Parti trop tard, je n’arriverais jamais.

C’est de cette façon que moi, Dungard, ambact du noble Edunos, de la tribu Onomor Finn, perdis l’honneur et ma dernière chance de revoir les miens.
De les revoir seulement, car un seul message à Bodan pourrait les délivrer de leur attente.

La tête de Livinius dodelina et il glissa une seconde de sa selle avant de reprendre conscience. Les ombres s’étaient étendues dans la forêt et dessinaient d’inquiétants spectres sur le sol. Le soleil se couchait. Le messager s’affola. Sa mission était urgente, et il n’avait perdu que trop de temps. Il chassa les restes d’un rêve étrange qu’il avait fait et saisit ses rênes. Se redressant sur sa selle, il aperçut une silhouette étrange au-dessus du talus. Sur un vieux poteau vermoulu était planté un crâne humain, couvert de mousse. Des loques de cuir pendaient tout autour. Un frisson parcourut l’échine du cavalier et il talonna sa monture, qui partit au galop.


Le lendemain, à Bodan, au palais du Gouverneur.
Le messager épousseta une dernière fois sa cape, avant de rentrer dans le bureau du gouverneur. Deux esclaves ouvrirent les portes de bronze et le légionnaire s’avança d’un pas ferme dans la somptueuse pièce.
« -Votre excellence, voici un message urgent du légat Accipiter … »
Le gouverneur, apparemment soucieux, s’empara de la missive sans mot dire. Il rompit le sceau d’un geste sec et déroula le papyrus. La stupeur se lut sur son visage. Il regarda le messager, les joues rouges et le regard courroucé.
« -Je doutes fort que ce soit le légat Accipiter qui ait écris cela, légionnaire » dit-il, en tendant le papyrus.
Le messager attrapa le rouleau d’une main fébrile et lut :

« A vous, mon amour et mes chéris,
Sachez que je ne vous ai jamais oubliés. Je vous aime à jamais, par delà le temps et l’espace. Attendez-moi, car un jour ou l’autre il nous est toujours permis de nous retrouver.
Dungard. »




La dernière illustration de cette page a été réalisée par Sebastien Abellan.